- Ecole militaire d'infanterie cherchell - 1942 - 1962

LA FORMATION

DE 1942 A 1945

L’Armée d’Afrique, en réorganisation, avait un urgent besoin de chefs de section et de peloton. La formation devait donc être rapide et efficace.
L’urgence du temps de guerre excluait toute formation longue du temps de paix. Le stage, court, moins de six mois, imposait de concentrer la formation sur les matières militaires écartant les disciplines de l’enseignement secondaire ou supérieur.
Les élèves, en raison même de leurs critères de recrutement étaient censés avoir un acquis suffisant dans ce domaine.
L’Ecole était interarmes bien que ce nom ne fut attribué qu’à la cinquième promotion « Rhin Français ».
Après une formation initiale consistant à une initiation au combat d’infanterie, considéré comme la base de toute instruction militaire, chaque arme, infanterie, cavalerie, transmissions, génie, poursuivait sa propre instruction.Toutefois, les élèves étaient informés des possibilités offertes par les autres armes en particulier la coopération dans une même opération de l’Infanterie avec l’ Arme blindée, l’artillerie, le génie, les transmissions.
En fin de stage une manœuvre de l’ensemble de l’Ecole permettait de mettre en application la nécessaire liaison et coopération des différentes armes dans la guerre moderne.
Toutefois ces évolutions n’ont pas toujours connu le succès soit en raison d’intempéries (1ère promo), soit par défaillance du matériel. Au fur et à mesure de la dotation en matériel américain les performances se sont améliorées.
Le rythme de formation était accéléré et dans les débuts de la première promotion ininterrompu, même le dimanche.
Dès la première promotion et sur l’impulsion du colonel Callies, les élèves-aspirants assistèrent à des conférences dont le but était d’ouvrir leur esprit à des sujets de culture générale dans les domaines historiques, scientifiques, géopolitiques ou littéraires. Cette initiative fut poursuivie sous l’autorité des commandants successifs de l’Ecole, les conférenciers étant des officiers du cadre de l’Ecole ou des intervenants extérieurs.
Ces conférences ou causeries étaient diversement appréciées par les élèves car elles rétrécissaient encore le temps libre qui aurait pu être consacré au repos ou à la révision de leurs cours purement militaires. De plus les sujets traités n’étaient pas toujours d’un intérêt évident et prêtaient quelquefois à l’endormissement.
En revanche, les instructeurs n’eurent pas le souci, sauf quelques exceptions, d’initier les élèves à quelques rudiments d’arabe et de culture musulmane alors que bon nombre d’entre eux allaient exercer un commandement dans des troupes dites « indigènes ».


A gauche :

Instruction sur char sherman M4 et obusier automoteurde 75mm Howitzer Motor Carriage M8

A droite :

Mise en batterie d'un canon de 75mm modèle 1897 à roues en bois


Etude des différentes mines, anti-personnel et anti-chars devant la caisse à sable


25 mai 1944 : tir réduit pour blindés, le général Leyer commente devant M.Diethelm, Commissaire à la guerre

Photos ECPAD France

Le sport à l’Ecole.
L’Armée, après l’armistice, avait donné aux activités sportives une place importante : endurcir le corps, former le caractère et contribuer à la cohésion du groupe deviennent des objectifs essentiels.
La méthode adoptée est celle élaborée par le lieutenant de Vaisseau Georges Hébert( hébertisme ) fondée sur les mouvements naturels (saut, course…) et sur le contact avec la nature.
Le régime de Vichy adhéra d’autant plus à cette méthode et à l’entraînement physique en général qu’il l’estimait compatible avec le programme de « régénération » conforme aux idées de « la révolution nationale ».
C’est ainsi que les écoles de cadres fondées par le général de Lattre de Tassigny, avant son évasion de la Métropole, à Opme (près Clermont-Ferrand), Carnon (près Montpellier), Salammbô (en Tunisie), faisaient une large place à l’entraînement physique.
Il en fut de même pour les Chantiers de la Jeunesse qui privilégièrent une pratique intense d’activités physiques. Les jeunes se voyaient imposer, dès le lever, le « décrassage » matinal et étaient soumis régulièrement à des séances d’hébertisme, répondant à l’idéologie de retour à la nature et de virilisation des corps.
Dans la continuité de ces idées l’Ecole de Cherchell fit de l’entraînement physique une priorité, afin de contribuer à « former des chefs de guerre, solides, robustes, ardents, énergiques » (Colonel Callies, Directive du 16 janvier 1943).
L’activité sportive revêtait trois formes :
-Les exercices matinaux de mise en train, dès le réveil, inspirés de l’hébertisme appelés aussi « décrassage » se terminaient par une course de fond ou une séance de natation. Des épreuves d’athlétisme (course de 100m, 1000m, sauts etc…) étaient organisées.
-L’entraînement à la marche.
-La formation sportive adaptée aux actes du combat : il s’agissait de former les élèves aux conditions physiques du combat.
C’est ainsi que fut créé à Médiouna le premier « parcours du combattant » constitué d’obstacles de toutes natures. Cherchell se dota d’un parcours lors du troisième stage.
Des nouveautés furent introduites dans l’enseignement militaire :
De nouvelles pratiques pédagogiques furent mises en œuvre notamment l’utilisation du cinéma. Ce furent d’abord des réalisations anglaises et américaines qui servirent de support à la formation, puis les services cinématographiques de l’armée française produisirent des films d’instruction.
La motorisation de l’armée imposait la formation à la conduite automobile et à l’apprentissage de rudiments de mécanique.


«Les instructeurs arrivèrent quelques jours avant les élèves.C'était une belle équipe qui sut balayer les routines...»
Général Jannot, commandant la 1ère Série à Cherchell
DE 1946 A 1962

L'accueil des EOR :
Dès l'arrivée les E.O.R. recevaient une note d'information ou une notice "Accueil à Cherchell" les informant du cadre(l'Ecole, la ville, les instructeurs) dans lequel ils allaient évoluer pendant 5 à 6 mois et des différentes phases de formation.
La note d'information (Peloton 801)


Les officiers instructeurs, particulièrement choisis, alliaient à l’expérience des combats menés sur de nombreux théâtres d’opérations, le sens éducateur et pédagogique nécessaires à la formation militaire et humaine des futurs cadres du Pays. Jeunes et dynamiques, leur but était de faire acquérir à leurs élèves le sens du commandement, le goût de l’autorité et les qualités d’endurance et de souplesse, de discipline, d’allant et de maîtrise de soi qui sont les caractéristiques de l’esprit fantassin, aussi utiles dans les combats que dans l’œuvre pacificatrice.
Lorsque le jeune soldat, Corps de Troupe ou Breveté P.M.S., arrivait à Cherchell, il était immédiatement pris en main par les différents services de l’Ecole et 48 heures après son arrivée il était pleinement disponible pour l’instruction.


Incorporation, affectation dans les Compagnies, habillement, visite médicale


                        

Prêts pour la visite médicale En attente de piqûre



EXEMPLES DE PROGRAMMES DE FORMATION


1. Peloton EOR 16

Programme de formation du 10 mai au 23 octobre 1954
Note d’information pour les E.O.R. provenant des
Corps de Troupe

Le stage sera divisé en cinq périodes et comportera deux examens :

1ère période : du 10 mai au 24 mai 1954 :

Période de révision et de vérification des connaissances acquises pendant votre séjour dans les Corps de Troupes. L’instruction donnée portera sur du « déjà vu » ; du moins vous en aurez l’impression. Cette période sera marquée par l’accent « rôle de l’instructeur »

2ème période : du 24 mai au 14 juin :

Portera sur le rôle des Chef d’équipe G.V. Chef de pièce F.M. Chef de pièce L.R.A.C. Verra le début de la formation instructeur. A l’issue de cette période aura lieu l'examen des connaissances militaires.

3ème période : du 14 juin au 19 juillet :

Portera sur le rôle du chef de section G.V.

4ème période : du 19 juillet au 23 septembre :

Instruction des spécialités (G.V., mortiers mitrailleuses, D.C.A., D.C.B., C.C.T., transmissions) pour laquelle vous serez répartis en différents groupes. Continuation de la formation instructeur.A l’issue de cette période : examen de fin de stage

5ème période : du 1er octobre au 21 octobre :

Sera réservée à : Un complément d’instruction pour combler les lacunes constatées à l’examen,des exercices interarmes. A la fin de cette période le Ministère donnera les résultats de l’examen.Le choix des garnisons s’opérera alors d’après l’ordre de
classement. Certaines places (parachutistes, légion étrangère, colonies) sont réservées pour ceux qui en exprimeront le désir.

EXAMENS

1.Examen de connaissances militaires du 24 au 27 juin 1954 :

Portera sur tout ce qui aura été vu depuis votre arrivée à l’Ecole. Toute note inférieure à 12 entraîne l’exclusion du stage et le renvoi sur un corps de troupe. A l’issue de cet examen, une courte permission, valable pour l’Algérie uniquement, sera accordée à ceux qui en exprimeront le désir.


2.Examen de fin de stage du 24 au 30 septembre 1954 :

Portera sur l’ensemble du programme. Les notes des interrogations écrites subies en cours de stage entreront dans le décompte. En général une moyenne d’examen supérieure à 14,5 entraîne une nomination au grade de sous-lieutenant, une moyenne inférieure à 12 maintient au grade de sergent.Les autres sont nommés aspirants.
Permission de fin de stage : du 23 octobre au 2 novembre : ce sera la détente dans vos familles, avant de rejoindre les garnisons que vous aurez choisies et où vous mettrez en pratique les connaissances acquises à l’Ecole en vous souvenant alors que votre instruction n’est pas terminée et qu’il vous
faudra la poursuivre et la compléter.

A CHERCHELL LE 1er mai 1954 Le Chef de Bataillon JEZEQUEL Commandant le Groupement.


Peloton 16, 1954 : Le programme des épreuves de l’examen de fin de stage

Tirs : fusil 200m, FM 200m, PM 25m, grenades RSA : Discipline générale, Service intérieur, Service de garnison Ordre serré : Epreuve pratique de commandement, groupe et section. Armement de base : Fusil US 17, PM MAT 49, FM 24-29, PA 35 A, LRAC US de 60, Grenades à main et à fusil. Armement spécialité : Fusil semi-automatique MAS 49, Mortier de 60, Mitrailleuse US de 7,62, LRAC français de 73, FM Browning US Bar de 7, 62, Canon de 75 sans recul, Réglage d’un tir au mortier de 60. IGT.IST : programme commun et programme spécialité Topographie Transmissions Génie et gaz de combat Technique auto RMI : 3ème partie + organisation détaillée du Bataillon d’infanterie (type normal) et organisation détaillée de la Compagnie GV. Combat spécialité : Une épreuve de commandement de la section au combat. Formation instructeur : 1. Tactique : épreuve portant sur le montage d’un exercice ayant pour but d’enseigner : a. Les missions individuelles. b.Le combat de l’équipe. 2. Ordre serré. 3. Armement . 4. IST . Education Physique Militaire : 1. Abdominaux.2.Flexion, extension.3.Parcours d’agilité.4.Grimper : 5m chronométré.5.Porter 40 Kgs sur 100m. 6. 1000 m.7.Parcours du combattant : 200 m. Interrogations écrites: 19 août : transmissions, 21 août : topographie, 26 août : génie, gaz, 28 août : technique auto, 2 septembre : armement de base, 4 septembre : RMI 3ème partie, 9 septembre : IST, 11 septembre : RSA et armement spécialité, 18 septembre : instructeur combat.


2. Peloton 801 septembre 1957-février 1958


Vers le concret
En juillet 1959, le colonel Bernachot donna à l’instruction des E.O.R. une nouvelle orientation, à la veille de l’arrivée de la promotion 906 (17 juillet 1959) . Il ne s’agissait pas de faire table rase du passé mais d’adapter la formation des élèves afin qu’ils soient capables de prendre en mains une section dans les zones opérationnelles de l’Algérie après leur affectation en corps de troupe et qu’ils puissent faire face aux missions multiples et variées.
Dans ce but il fut demandé aux anciens des promotions 800 de signaler les lacunes, voire les erreurs, de l’instruction qu’ils avaient reçue à l’Ecole.Un questionnaire leur fut donc adressé et l’analyse de leurs réponses permit d’améliorer la formation des E.O.R. avec un nouveau mot d’ordre : « Vers le concret ».

La 1ère phase du stage


Pendant deux mois, l’E.O.R., dans le Bataillon des Jeunes, perfectionnait son instruction individuelle au cours d’une série d’exercices de combat menés jusqu’à l’échelon du groupe. Il acquerrait ou découvrait la valeur de la discipline, le goût de l’action et de l’effort, s’initiait à l’entraînement physique militaire (parcours du combattant,combat rapproché) en un mot devenait un exécutant parfait. Des cours techniques : Topographie, Armement, Transmissions et Génie complétaient cette formation.
Dans les dernières promotions était prévu une étude sommaire de l’arabe dialectal.
Chaque semaine étaient effectués de nombreux tirs aux armes individuelles ou collectives de la Section.
Des exercices exigeant des efforts prolongés étaient faits de jour et de nuit dans des conditions de difficultés croissantes.
Cette première phase était marquée par divers examens portant sur les matières enseignées.
Elle était couronnée par le rallye du chef de groupe, épreuve individuelle sanctionnant, outre la résistance, la volonté et le bon sens, les connaissances pratiques acquises.
Cette première phase était sanctionnée par un examen éliminatoire.


Parcours du combattant

Passage de l'échelle de corde

La poutre, une échelle pour monter, rien pour descendre

Passage en drapeau

Passage du mur

Survol de l'obstacle

Tirs aux armes individuelles et collectives


Tir à la MAT 49

Promotion "Koufra" 10° Cie 6°Section

Tir au FM 24-29

Peloton 604 EOR Cousin et Bidaut

Peloton 105 FM en batterie Peloton 105 La pièce FM

Peloton 102 Cie 2e sect Horen Régis au FM, Moustardier Philippe

Tir à la mitrailleuse de 30

Debout Hontebeyrie, près du canon Dupont

Tir à la mitrailleuse 12,7

Peloton 604 EOR Tigreat,Bidaut,Cousin Peloton 702 Chamarat, Chautemps et Bertrand

Peloton 803

Peloton 105 Mitrailleuse de 30

Peloton 106 Cours de tir mitrailleuse de 30

Les rallyes, de chef de groupe et de chef de section, épreuves individuelles destinées à tester, outre les connaissances acquises, les qualités de résistance et de volonté, étaient redoutés par les E.O.R. Voici deux expériences de rallyes de chef de groupe vécues, la première par Jean Mourot, promo 803 (1958) et la seconde par Arnaud de Vial, promo 102(1960-61)

Rallye individuel

Nous étions partis un matin de la fin février, l’arme à la bretelle, pour notre premier “rallye" ; nous devions en connaître deux autres.C’était encore une innovation de notre colonel. Dans le passé, certains de nos prédécesseurs en avaient bien connu un, mais un seul,et en fin de stage. Pour notre compte, nous devions subir le rallye individuel du combattant, celui du chef de groupe et, pour couronner le tout, celui du chef de section qui devait fortement compter pour le classement final.

Sur un itinéraire tracé à dessein de façon à multiplier les accidents de terrain, nous devions alternativement passer de l’altitude 1 ou 2 à l’altitude 100, 150, 200, en évitant le plus possible les routes et les pistes. Des ateliers, tenus par des instructeurs galonnés, jalonnaient l’itinéraire. Nous devions y répondre à des questions le plus souvent d’ordre pratique, effectuer quelques exercices (lire une carte, mettre en œuvre un poste de radio, faire exploser un pétard de dynamite), exécuter un tir (au fusil, au P.M.), en utilisant une arme présentée entièrement démontée, se hisser en haut d’une corde, franchir les obstacles les plus divers... épreuves bien entendu notées pour enrichir notre dossier personnel.
Pour ce premier rallye, nous devions décrire, à partir de l’École, le contour d’un vaste cœur sur une trentaine de kilomètres. Le circuit était chronométré et les départs donnés toutes les cinq minutes. J’avais attendu mon coéquipier à l’atelier précédent. J’avais cru, bien naïvement, à la solidarité dans l’équipe et la réciprocité des bons procédés. Je n’avais pas compté avec l’esprit de compétition qui commençait à faire ses ravages parmi nous. Je me résignai à continuer seul. Ce n’était pas pour me déplaire: n’ayant plus de responsabilités qu’à l’égard de moi seul, j’allais pouvoir adopter l’allure raisonnable qui me convenait. Je m'éloignai tranquillement de la ferme abandonnée où je venais de lancer quelques grenades...

Au Plateau Sud j’avais exécuté quelques acrobaties dans les bâtiments délabrés de la ferme Brincourt, longé des vignes à l’abandon, parcouru des champs d’artichauts quand se présenta le premier obstacle sérieux: un oued abondant, d’une dizaine de mètres de large. Pas question de traverser à pied sec: il aurait fallu monter sur un bourricot et aucun ne pointait le bout de ses oreilles dans les parages. Restait à me déchausser. Ce que je fis tranquillement. Le bas du pantalon retroussé, j’entrai avec précaution dans l’eau froide jusqu'à mi-jambe... Arrivé sur l’autre berge, je pris le temps de me faire sécher. Après quoi je me rechaussai et j’entrepris posément l’ascension d’une colline boisée en haut de laquelle une poignée d’examinateurs devaient attendre le client, d’après les coordonnées qui m’avaient été communiquées au précédent atelier. J’arrivai juste pour recevoir les premières gouttes d’un orage qui menaçait depuis quelque temps. Je n’avais encore parcouru que le tiers de l’itinéraire. De gros nuages noirs avaient envahi le ciel, bousculés par d’autres, aussi peu rassurants.

Après quelques minutes passées à l’abri, je dus me rendre à l’évidence: il n'y aurait pas d’accalmie avant longtemps. Il fallait y aller résolument et se résigner à la douche glacée... Je ne tardai pas à être complètement trempé, les vêtements traversés jusqu’à la peau. Je me réchauffais en grignotant de temps en temps des morceaux de sucre dont la provision commençait à se dissoudre au fond de mes poches. L’heure d’une collation plus substantielle me semblant arrivée, je m’arrêtai sous un arbre et j’ouvris une boîte de pâté. Des concurrents zélés me dépassaient à la hâte, avalant quelques bouchées sans s’arrêter. Une telle soumission aux règles du jeu me consternait, sans pour autant me couper l’appétit. Je mastiquai avec application le contenu de ma boîte avec un morceau de pain humide.

Transformé en éponge des pieds à la tête, je n’avais plus de sec que mes pieds dans leurs rangers et un espace intime au bas du ventre. La pluie n'avait pas cessé de tomber, et le ciel était toujours aussi noir. Devant moi l’oued El Hachem non loin de son embouchure, large et froid. Je n’avais plus le courage de m’arrêter pour me déchausser. D’ailleurs, à quoi bon! Mon treillis trempé me glaçait la peau: il me fallait du mouvement. Tant pis pour ce qui était encore sec! Je choisis dans une courbe un passage apparemment praticable, l’onde limpide laissant voir le sable du fond, tout près de la surface que criblaient les gouttes de pluie, et je m’y engageai résolument. L’eau de l’oued me parut chaude, tant était glaciale celle qui tombait du ciel. J’en avais jusqu’à la cheville. Je pouvais y aller, il me resterait encore un endroit préservé entre les jambes! Je devais cependant m’attendre à ce que ce fût un peu plus profond en face, au pied de la rive concave. Les jambes de mon pantalon étant déjà bonnes à tordre, je ne risquais plus rien.

Encore quelques pas et.... “Merde! ” Je m’étais brutalement affaissé jusqu’à la ceinture, basculant en avant, le canon de mon fusil s’enfonçant dans la boue du rivage. L’eau tiède avait atteint mes derniers retranchements. Un rétablissement et je me retrouvai sur la terre molle, dégoûtant et dégoûté. Je rinçai mon fusil dans l’oued après l’avoir tant bien que mal débouché à l’aide d'une brindille(3) et je me lançai à l’assaut de cette fameuse cote 181 (4) à laquelle on accédait par les non-moins fameuses “Échelles de Jacob”, un long et abrupt sentier en lacets que les trombes d’eau avaient rendu ce jour-là extrêmement glissant. Redescendu de 181, j’avais traversé l’Oued Bellah accroché par les pieds et les mains à une corde reliant les deux rives à quelques mètres au-dessus de l’eau et j’avais atteint la route nationale Alger-Ténès. Je m’étonnais de patauger dans mes rangers sans être le moins du monde incommodé: aucun échauffement, aucune ampoule, aucune écorchure, comme si l’eau se comportait en élément protecteur. Des champions de marathon me dépassaient parfois, se déhanchant frénétiquement pour gagner quelques minutes dont je me demandais ce qu’ils en feraient et disparaissaient bientôt derrière le rideau liquide qui reculait sans cesse. Je traversai Cherchell accompagné par le regard ahuri et vaguement apitoyé des habitants qui nous suivaient des yeux, bien à l’abri dans l’embrasure de leur porte. Dans le fond de mes poches, le sucre était devenu sirop et je ne pus allumer la dernière cigarette que la pluie avait épargnée, mes allumettes étant désormais impropres à leur usage habituel. À Rocher Rouge, on tirait au fusil: tir instinctif, en déplacement. On courait de cible en cible, s’immobilisant devant chacune pour lâcher une balle au jugé... Mes résultats ne furent guère brillants. Mais le canon de mon arme termina l’épreuve orné d’une étonnante enflure vers l’une de ses extrémités. En terminant le nettoyage entrepris à l’oued El Hachem, les balles avaient dilaté leur guide d’acier au passage... Il me restait à remonter vers la Tour Espagnole qui dominait de sa masse géométrique et crénelée la petite ville coincée entre ses remparts et la mer, en pataugeant dans la boue rouge et visqueuse des champs qu’il fallait traverser en évitant les chutes, particulièrement désagréables sur ce genre de terrain... Enfin, ce fut l’École, le Quartier Dubourdieu...
Un dernier contrôle... Je me réjouissais à l’avance de pouvoir bientôt me déshabiller et me sécher... Eh bien non! Il fallait encore subir une ultime épreuve. Dans une salle que quelques haut-parleurs remplissaient d’un vacarme assourdissant fait de cris, de ronflements de moteurs, d’explosions, de coups de feu, il fallut répondre à un questionnaire désarmant de simplicité et bourré de tautologies ou de contradictions qu’il nous fallait confirmer ou infirmer. Exemple: “Population actuelle de l'Algérie? ” J’eus envie de répondre n’importe quoi. C’eût été faire le jeu des organisateurs. On voulait manifestement juger de notre état de fraîcheur intellectuelle à l’arrivée et de notre résistance à l’abrutissement. Je répondis au mieux et rapidement puis je rejoignis la chambre 91 que j’avais quittée neuf heures auparavant. Le Plateau Sud dérivait dans la grisaille. La pluie continuait de tomber...
3/ Plus malchanceux que moi, un camarade perdit son arme au cours de cette traversée. ll fallut sonder l’oued sur plusieurs dizaines de mètres pour la retrouver.
4 /...de l’altitude zéro à l'altitude 181.

Jean Mourot SOUS LES DRAPEAUX DE DEUX REPUBLIQUES (Extrait de A CHERCHELL avec ceux de la 803)

Les bleus au rallye

Nous nous apercevons bientôt que nous n’avons encore fait qu’effleurer de nos lèvres la coupe amère des épreuves longuement distillées par le brain-trust de l’école. Un bruit lancé par le téléphone arabe fait rapidement le tour de la compagnie : le « Rallye des chefs de groupe » doit avoir lieu très rapidement.
La nouvelle est exacte et nous nous retrouvons au petit matin à la ferme tenue par les G.M.S. (Groupes Mobiles de Sécurité). Nous démarrons par l’atelier transmission. Il faut caler l’émission des différents postes, convertir des fréquences en « channel » avant de passer par l’instructeur « Arabe » où les traditionnels « tebni el mechta grib essas : tu construiras ta mechta près de la S.A.S. (Organisation chargée des Affaires Sociales) et « Ouin sebt hâdi el moukh’arla » (où as-tu trouvé le fusil ?) sont de rigueur.
L’oued Bellah est franchi à gué, l’atelier de Brincourt nous questionne sur la manière de réduire une fracture. Dans la foulée, nous abordons le « Neurkache » où nous avons à réduire une résistance ennemie en manœuvrant avec l’appui d’un fusil mitrailleur.
Par les lignes de crête, nous rejoignons le pied du Tbaïent ( cote 348).Là nous vidons un chargeur de pistolet mitrailleur sur une silhouette d’homme debout. Il nous faut gagner l’atelier topo en dévalant à la course les longues pentes de l’oued el Kantara. ( Le rallye est noté sur le temps qu’il nous aura fallu pour boucler le circuit et sur la moyenne des notes obtenues aux ateliers)
De l’autre coté c’est l’ascension du versant est du talweg, extrêmement raide. La fatigue habituelle s’insinue lentement dans nos équipes. Le soleil se rappelle à notre bon souvenir et les oranges font rapidement concurrence au vitascorbol et aux cachets de sel. Bientôt, c’est la marche à la boussole, chacun pour soi. Une fiche nous indique le cap à tenir.Maintenant seul, je grimpe sur la ligne de crête et de là, je prends mon angle de marche en effectuant une visée lointaine sur les mamelons dominant l’oued Rassous.Après avoir empoché ma boussole je cours à perdre haleine en zigzaguant à travers les touffes de genêts et les arbres rabougris de la montagne ; passage à gué de l’oued presque à sec. J’atterris tout près du contrôle, je récupère Givone et nous planchons ensemble à l’atelier topo- estimation des distances à la réglette.
Dans la foulée nous continuons sur Pointe Rouge où nous expédions d’un tir au Mas 49-56 une silhouette d’homme couché dans l’autre monde. C’est ensuite la marche forcée sur la route de Cherchell, nous retraversons l’oued el Kantara vers deux heures de l’après-midi et sans prendre le temps de regarder la Méditerranée, nous grimpons péniblement à Sidi-Yaya, où nous arrivons complètement hébétés de fatigue.
Il faut maintenant organiser un combat de nuit, avec un groupe qui doit reconnaître un groupe de mechtas au pied de l’oued Faïfer.J’en profite pour ouvrir mon sachet de ravitaillement et je mange en marche, comme les tirailleurs tout en me dirigeant vers la ferme Tripier où m’attend l’atelier « explosifs ».J’ai un tronc d’arbre à faire sauter !
C’est encore au pas de course que nous gagnons la cote 211 et face à la mer, nous repérons sur notre carte des points remarquables que nous signale un dessin panoramique. L’oued Bellah, en contrebas, est franchi sur un énorme tuyau d’irrigation de 3 mètres de diamètre et c’est le lancer de grenades, avant d’effectuer de périlleux rétablissements dans les poutres d’une gare démolie. Je pars en courant vers le dernier atelier, situé à plus de 35 km du départ. Mais je suis trahi par une crampe ; Martinez de Hoz me double et je ne réussis à le rejoindre qu’au « bordj Ghobrini », devant la « salade d’armes » mélange de pièces de toutes les armes d’instruction disponibles : fusils, pistolets-mitrailleurs, F.M…. qu’il faut bien sûr trier et réassembler le plus rapidement possible. Il ne me reste qu’à rejoindre notre ligne d’arrivée, et à me faire pointer au contrôle, avant de m’écrouler dans l’herbe haute, avec quelques camarades.
Nous rentrons à Brincourt hagards, mais nous sommes heureux d’avoir réussi sans craquer cette épreuve qui fait de nous de jeunes anciens (les bleus au rallye !)

Arnaud de Vial «CEUX de CHERCHELL»2° édition, 2009,EDITIONS FONSCOUVERTE


La 2e phase du stage


Les élèves admis à la deuxième phase, dans le Bataillon des Cadets, abordaient l’apprentissage tactique de leur futur rôle de chef de section tout en poursuivant leur formation instructeur.
À partir de 1959 cette période de 7 à 8 semaines se déroulait dans les fermes, extensions de l’École, ce qui permettait de faire l’apprentissage de chef de section dans le cadre de la vie d’une unité en campagne et dans un climat d’insécurité qui sera celui dans lequel il évoluera lorsqu’il aura quitté l’Ecole.
Au cours d’exercices menés en vraie grandeur et sur des terrains variés, l’EOR se familiarisait avec les différentes formes d’activités qu’il aura à mener : sorties de nuit, mises en place de bouclages, patrouilles, embuscades, combats à tirs réels, nomadisation de plusieurs jours dans le cadre de la compagnie, travail en poste ou au bivouac.
Les cours théoriques interarmes (Arme Blindée-Cavalerie, Artillerie, Train, Appui aérien) étaient mis en pratique, et le futur Chef de Section apprenait à connaître les appuis à demander et recevoir des autres Armes et les règles à appliquer pour en obtenir le meilleur rendement.
Cette période était menée sur un rythme intensif : tirs au mortier de 60, à l’arme automatique 52, sorties de synthèses. Pour les volontaires : tests parachutistes. Cette période se terminait par le rallye du chef de section.

Coopération Infanterie-Arme Blindée Cavalerie



Peloton 16

6 et 7 août 1954:manoeuvre avec un escadron du 5° Régiment de Chasseurs d'Afrique : Chars super Sherman

promotion"Koufra" Le peloton blindé

Le capitaine Chapuis

Sur le Chaffee:tir canon

Peloton 106 Rencontre avec l'ABC

La 3e phase du stage


Au cours de la troisième phase, l’EOR s’initiait aux techniques d’emploi des différents matériels lourds, canons sans recul et mortiers et effectuait des tirs à toutes ces armes.
Ces séances sur le terrain alternaient avec des conférences sur des problèmes d’actualité, l’étude de cas concrets de commandement, de renseignement et l’entrainement au rôle de l’instructeur.

Utilisation des armes lourdes


Tir au canon 75 SR

Peloton 702. Oued El Hachem, Chamarat au 75

Tir au canon 106 SR

Promotion 001 avec l'adjudant Khalfa

Chargement du 106 sans recul

Peloton 204 Canon 106 SR monté sur jeep

Tir au mortier de 60 : stage 202 10ème Cie 8ème section

Tir au mortier:à la visée :EOR Sabatier

Peloton 106 Préparation de tir au mortier

Héliportage

Stage 202 10°Cie 8°section Cours de topographie

Lance Roquette Anti Char

Cours de génie


L’examen de fin de stage


Sanctionnait l’aptitude de l’élève en tant qu’instructeur et chef de section de combat.
Puis le stage se terminait par des exercices faisant la synthèse de l’enseignement reçu et appliqués à des cas particuliers ou à des manœuvres dans le cadre d’un bataillon opérationnel. Enfin un voyage d'études ou une série de visites de postes, de regroupements, de S.A.S., de réalisations industrielles ou agricoles clôturait le cycle d’information.
Ainsi, malgré la brièveté du stage le jeune Officier de Réserve était physiquement et moralement apte à assumer le commandement d’une section.
Pendant ce temps, le Bureau des notes du Groupement des Bataillons d’Instruction (G.B.I.) totalisait les résultats des divers examens : tests, rallyes, interrogations théoriques et pratiques déterminant le classement de sortie.
Soumis à la décision du Ministre, ce classement conditionnait pour les élèves :
-La nomination au grade de sous-lieutenant ou d’aspirant de réserve, pour ceux ayant une moyenne supérieure à 12.
-Le choix des corps d’affectation.



L’Amphi-Corps


Dans l’ordre du classement, les promus étaient appelés à exercer le choix de leur Corps, sur la liste proposée par le Ministre au cours d’une réunion plénière appelée Amphi-Corps.

Formation (Une expérience vécue)


Notre programme, très complet, trop au gré de certains !se partageait entre un certain nombre de matières pour lesquelles nous bénéficiions de l’enseignement d’instructeurs spécialisés,officiers et sous-officiers relégués dans les obscurs services de l’École, comme de vieux costumes dans la garde-robe d’un théâtre fermé, que nous allions écouter dans les diverses salles,de cours réservées à cet effet aux quatre coins de l'École. Un capitaine allait nous vanter les mérites de la pelle, “la meilleure arme du fantassin” dans l’organisation du terrain, tandis que ses adjoints nous initieraient au maniement délicat des pétards de dynamite ou des rouleaux de fil barbelé. Un autre nous révélerait la nécessité de la coordination entre les différentes armes,les secrets du binôme “Infanterie/Chars” ou les conditions de l’appui aérien. Un sergent-chef, ennuyeux comme mandarin de la Sorbonne, inonderait nos cahiers de notes d’un flot de renseignements techniques concernant les différents appareils de transmission en usage dans l’Armée (2), depuis les surplus américains jusqu’aux petits walkies-talkies, dernier cri de la technique française d’alors, quand il ne nous accablerait pas des subtilités du code officiel de procédure militaire qui exigeait qu’on réapprenne l’alphabet (Alpha, Bravo, Charlie, Delta...), un alphabet anglophone imposé par des spécialistes américains de l’O.T.A.N. L'armement ne devait pas être négligé, bien sûr, et les deux sous-lieutenants de réserve chargés de nous révéler les règles du tir et les mystères du F.M. BAR, du fusil Garant ou du pistolet Colt allaient avoir fort à faire, d’autant que leur autorité n’étant pas assise sur un respect absolu de l’autorité militaire, nombre d’entre nous étaient portés à les chahuter. Fraîchement promus,ils étaient affectés à la compagnie pour la durée d’un stage E.O.R. Choisis parmi les plus brillants lauréats de la promotion que nous remplacions, ils étaient assez dissemblables: le premier, avec son grand corps nonchalant, son long cou maigre et son allure de poulet déplumé était un mollasson sans conviction dont nous cessâmes bien vite de suivre les leçons. Il avait sa cour de plaisantins et de lèche-bottes avec lesquels il prolongeait les minutes de pause et quand les premiers le chahutaient, il ne savait qu’élever la voix en rougissant, sans parvenir à rétablir un ordre que lui-même ne souhaitait peut-être pas. Son homologue, lui, qui avait fait “Sciences-Po”, était plus froid et plus distant. Il s’acquittait consciencieusement de ses devoirs d’instructeur et n’obtenait —ni ne recherchait d'ailleurs— la contraignante popularité qui accablait son homologue trop nonchalant. Complémentaires, ils nous firent sans trop de douleur avaler le programme imposé. À l’armurerie centrale, sur laquelle régnait un vieil adjudant pittoresque, avec ses joues burinées, ses chicots jaunis par le tabac, son pantalon tirebouchonnant et son français aussi approximatif qu’imagé, qu’on sortait quelquefois pour compléter notre instruction, on nous mettrait au contact des armes d’appui, du 75 sans recul à un petit char Patton dont nous avions parfois la disposition, en passant par les mitrailleuses de 30 et de 12,7, le canon de 105 et le mortier de 120. Ces armes, nous devions apprendre à les utiliser au cours des séances d’Instruction du Tir et les exercices de tir réel devaient être nombreux, aussi bien aux champs de tir de Rocher Rouge ou de l'Oued El Hachem qu’en pleine nature, dans la zone interdite. Tir de précision ou tir instinctif, tir à la grenade ou tir au canon, nous devions avoir tout expérimenté. Il nous fallait encore apprendre à nous servir des explosifs les plus divers, de la vieille mélinite au plastic des temps modernes, à poser des mines et des barbelés de toutes sortes, à creuser des tranchées, à “organiser le terrain”... à gagner la Guerre de 14 ou la Bataille du Rail! Personnellement, je n’avais goût que pour la topographie, la lecture d’une carte ou d’une photographie aérienne comptant parmi les rares activités qui ne fussent pas intrinsèquement militaires. Mais il n’en fallait pas moins apprendre à se reconnaître dans le labyrinthe d’un règlement où tout avait été prévu dans les moindres détails, depuis la composition d’un peloton d’exécution jusqu’aux caractéristiques du haricot des Indes*, variété non comestible dont la description occupait une bonne page, en passant par les différentes punitions susceptibles d’être infligées par chaque catégorie de gradés. Service dans l’Armée (discipline générale, service intérieur, service de garnison, manoeuvre de l’infanterie), ordre serré, service en campagne... rien ne devait nous être étranger. Le gros morceau, c’était le “Combat”. Avec nos chefs de section, nous devions d’abord réviser l’instruction individuelle du combattant —ce qui n’était pas inutile aux “P.M.S.”— avant de nous attaquer à l’instruction du chef de groupe puis à celle du chef de section, titre auquel nous prétendions tous, à des degrés divers. Pour nous permettre de remplir efficacement notre rôle, les séances d’E.P.M. (3) devaient par ailleurs nous forger des muscles d’acier et une résistance physique à toute épreuve. C’était l’affaire d’un adjudant et de sergents que nous ne vîmes pratiquement jamais qu’en survêtement de sport et trop souvent de dos, au cours des cross échevelés dans lesquels ils nous entraînaient, à notre corps défendant, sur les escarpements environnants. On n’avait pas oublié, que nous étions également destinés à devenir à l’occasion des instructeurs. Aussi avait-on prévu des cours pour nous enseigner...à enseigner. Ce n’était pas très compliqué. Le Haut Commandement, comme toujours plein de sollicitude, avait fait éditer à notre intention des fiches didactiques plutôt bien conçues qu’il était recommandé de suivre à la lettre, sans faire preuve d’imagination, celle-ci restant l’exclusivité des officiers supérieurs. Restait à nous armer moralement: c’était là le rôle des officiers chargés des cours de “sociologie musulmane” qui profitait de ce prétexte pour tenter de nous mettre délibérément mais insidieusement en condition. Ces cours devaient d’ailleurs être complétés par des conférences du Bureau d’Action psychologique qui avançait, lui, à visage découvert et allait nous déléguer l’un de ses plus mystiques et de ses plus fougueux orateurs: le commandant C… A l’issue de nos cinq mois de stage, après consultation de notre “note d’aptitude” (la “cote d’amour”) et de nos résultats aux interrogations et à l’examen final, nous devions recevoir notre Brevet de Chef de Section (B.C.S.) ou, à défaut, le Certificat d'Aptitude au grade de Sergent (C.A.2). Nous n’envisagions pas alors de retourner dans un corps de troupe, deuxième classe comme devant, pour ne pas avoir su faire preuve de nos qualités de chef. En attendant, il nous fallait subir revue sur revue: revue de paquetage, revue d'armes, revue de chambre, revue de chaussures (“—Manquent deux clous à la semelle; faites-moi un rapport!”...) et jouer au petit soldat sous la pluie qui transformait le sol en bourbier et les sous-bois en cabines de douches. On bondissait de buisson en buisson en jetant des grenades à plâtre, on rampait sur les feuilles pourries, sous le tir virtuel des balles à blanc... Chaque matin, engoncés dans nos imperméables de toile caoutchoutée vert-olive, le casque s’égouttant sur le nez et dans le cou, nous montions vers le fameux “Plateau Sud”, théâtre de nos exploits, auquel on accédait après une montée à pied d’une bonne demi-heure qui avait pour effet de tremper de sueur ce que la pluie avait épargné. Mais de là-haut, quand les nuages ayant vidé leurs derniers arrosoirs acceptaient de glisser au large pour quelque temps, la vue était magnifique. À nous couper le souffle... si l’ascension ne l’avait déjà fait! La mer, immense et bleue, sous un profond azur lavé à neuf. La petite ville blanche, miroitante au soleil retrouvé. Le port, anodin et tranquille, avec sa courte jetée, son petit phallus de phare crépi de blanc, ses barques minuscules et colorées... A gauche, une presqu’île dénudée s’avançait timidement vers le nord. C’était Rocher Rouge où nous disposions d’un champ de tir aménagé. Au-delà, la masse bleutée des djebels côtiers. A droite, quelques pins, des ruines romaines, aux tons rougeâtres, la silhouette massive du Chenoua… Mais c’était le “Plateau Sud” qui nous attendait, protégé par une compagnie de fantassins cantonnée dans une ferme qui marquait pour nous la limite du terrain d’exercice. Au-delà commençait la forêt Affaïne, zone interdite dont on avait extrait la population, regroupée dans des huttes de roseaux accrochées à flanc de colline à la sortie de Cherchell, et où s’enfonçait jusqu’à Miliana une route alors peu sûre et peu fréquentée. 2/ SCR 300 -ANGRC 9 -TRPP 8 -ER 38... 3/ Education physique Militaire
*Voir ci-dessous
Jean Mourot SOUS LES DRAPEAUX DE DEUX RÉPUBLIQUES (Extrait de À Cherchell avec ceux de la 803)


Les haricots de provenance exotique sont admis, à l’exception toutefois des haricots non comestibles et nocifs, tels que deux du Pérou, des Indes (espèces de Birmanie, de Java, etc.). En particulier, en ce qui concerne les haricots des Indes, les moyens de reconnaître leur présence dans un lot de cette denrée sont indiqués ci-après : Caractères extérieurs des haricots des Indes. Les fèves ou haricots des Indes offrent un mélange de teintes diverses ; on en distingue souvent une quinzaine dans un même échantillon. La plupart des graines sont uniformément colorées ; un certain nombre présente des stries blanches sur fond noir ou violacé, ou des stries noires ou violacées sur fond plus clair et de teinte variable.D’autres sont même entièrement blanches. Quelle que soit la couleur, ces graines mesurent en moyenne 15 millimètres de long sur 10 millimètres de large, presque toutes sont plus aplaties que les variétés des haricots vulgaires et, contrairement à ce que l’on observe dans ces dernières, la côte de l’ombilic est presque rectiligne. Un caractère important consiste en ce que l’une des moitiés ou extrémités est plus large que l’autre, la plus étroite est celle qui loge la radicule embryonnaire. La moitié la plus large, au lieu d’être régulièrement convexe sur le côté opposé à l’ombilic, se montre ordinairement plus ou moins tronquée. La forme de la graine ressemble alors quelque peu à celle d’un triangle scalène. Ce caractère est d’autant plus apparent que la graine est plus aplatie. En tout cas, lorsqu’il cesse d’être apparent, la différence de largeur des deux moitiés de la graine reste toujours reconnaissable dans la plupart des semences indiennes. Tous ces caractères se rapportent aussi bien aux haricots de Java qu’à ceux de Birmanie. Ces derniers colorés ou non sont de forme globuleuse et les haricots blancs ont une nuance de vieil ivoire.
RÈGLEMENT DU SERVICE DANS L’ARMÉE 3e PARTIE – SERVICE DE GARNISON


Patrouille de reconnaissance de nuit sur la côte 111 Itinéraire « échelle de Jacob » Le mardi 20 juillet 1954 nous fîmes un exercice de nuit dont le thème était la patrouille. Ce n’est pas la première fois que nous nous livrions à cet exercice. Déjà le mercredi 16 juin à l’oued Messelmoun j’avais été chef de patrouille et nous devions ramener des renseignements sur les mouvements ennemis : nombre, directions suivies, lieux, armement. Mais cette fois la patrouille s’est effectuée entièrement de nuit et sur un terrain très difficile. Le montage de l’exercice était le suivant : « Un maquis travaillant au profit d’une force qui doit effectuer un débarquement est chargé de fournir divers renseignements sur la zone de débarquement possible. Le maquis est partagé en patrouilles : chaque patrouille doit rapporter toute une série de renseignements : Sur la côte 111. Sur le pont de l’oued El Hachem. Sur les pentes Est et Sud du djebel Beïda. Sur le Karnouch. Chaque patrouille doit fournir un compte rendu de patrouille ». Notre patrouille reçut pour mission de reconnaître la côte 111 et de ramener les renseignements suivants : 1. Déterminer sur 111 des emplacements possibles d’armes lourdes ennemies et les possibilités de les miner 2. Aller reconnaître sur le chemin descendant de 111 vers l’Ouest les emplacements favorables pour miner le chemin. Nous en avons bavé. En effet, l’itinéraire de la patrouille devait emprunter un chemin escaladant quasiment à- pic la côte 111. Il n’y en avait pas d’autre. Ce chemin était connu par toute l’Ecole qui l’avait surnommé « l’échelle de Jacob ».
L’échelle du patriarche juif, dressée sur terre et touchant le ciel, était dans son rêve tandis que la nôtre était bien réelle. Sur l'échelle de Jacob, des anges montaient et descendaient sans arrêt les marches. Mais pour nous il n'y avait pas de marches et nous n'étions pas des anges. Nous partîmes à 20 heures 50, près de l’embouchure de l’oued El Hachem soit du niveau de la mer en contournant un premier sommet plus élevé que la côte 111. Ce chemin dans sa première partie était en lacets très courts. Puis nous nous sommes dirigés vers le 111. Nous sommes arrivés sur le 111 à 22 heures 10.Après notre reconnaissance nous avons pris le même chemin au retour à 22 heures 50 pour arriver au bivouac à 23 heures 15 épuisés car l’escalade avait été très dure. La morale de l'histoire est que le lieutenant Lagière jugea les renseignements recueillis inexploitables et le compte rendu de patrouille trop bref ! Concentrés sur l'exploit sportif nous avions négligé la mission !
Et pourtant on nous l'avait dit et répété et nous l'avions écrit sur le cahier de combat : La MISSION : elle est sacrée !
EOR Chabance, peloton 16

Combat de nuit en plein jour Mais l’innovation la plus farfelue, ce fut sans doute celle du “combat de nuit en plein jour”. L’idée émanait-elle directement de notre colonel ou lui avait-elle été soufflée par le capitaine que l’Etat-major de la 10ème Région lui avait adjoint avec mission d’accentuer le caractère viril de notre formation? Toujours est-il qu’on décida de nous affecter à chacun une paire de lunettes de soudeurs munies de doubles verres fumés destinés à nous donner en plein soleil l’illusion du clair de lune. Le véritable “combat” nocturne nous étant pratiquement interdit pour des raisons de sécurité et d’emploi du temps, ce génial artifice devait pouvoir transformer n’importe quel exercice diurne en entraînement au combat de nuit. L’“Ami Bidasse” du “Canard enchaîné” ne manqua pas de lui donner une publicité goguenarde dont nous nous régalâmes mais que le Haut-Commandement n’apprécia sans doute que très peu. Quatre cents paires de lunettes noires furent commandées. Nous les portions au cou dans toutes nos sorties. Hélas, elles se révélèrent bien vite inutilisables; nos officiers eux-mêmes durent en convenir. Mais nul n’osa en faire la remarque au Colonel. On avait dû les tester, non ? Dans un bureau, sans doute, parce qu’à l’exercice elles nous fatiguaient les yeux sans nous donner l’illusion nocturne et la sueur qui embuait les verres ne tardait pas à nous aveugler. Au crépuscule, elles ne nous permettaient pas de voir à 50 cm devant nous. Aussi ne les gardâmes-nous plus qu’en prévision d’une éventuelle visite des grands chefs. Lorsqu’un “poireau” se pointait au détour d’un sentier, on les ajustait bien vite et l’on faisait semblant ...
Jean Mourot SOUS LES DRAPEAUX DE DEUX RÉPUBLIQUES (Extrait de À Cherchell avec ceux de la 803)